Bourbon cultive la vanille depuis 1822 comme plante d'ornement. En juin 1839, un envoyé du ministère apporte aux planteurs de l'île la nouvelle qu'une fleur de vanille se féconde à la main. Deux ou trois saisons plus tard, dans un jardin de Sainte-Suzanne, un adolescent réduit en esclavage trouve la forme du geste qui tient sur une plantation entière. On l'envoie ensuite l'enseigner de domaine en domaine. Les registres du port restent vides jusqu'en 1846, où ils enregistrent 36 kg. En 1858, l'île expédie plus de 3 tonnes.
Une liane que l'on cultive pour l'ornement
Les boutures arrivent à Bourbon par Marchant, ordonnateur de l'île, qui les tient de Bosc à Paris et les fait planter au domaine de sa belle-mère à la Belle-Eau. Les pieds que Ferréol Bellier-Beaumont cultive à Bellevue, Sainte-Suzanne, en descendent selon toute vraisemblance1. La date de cette introduction porte elle-même une nuance, que l'article sur l'origine de la vanille détaille.
La liane prend, elle monte le long des troncs, elle ouvre ses fleurs chaque saison. Les fruits restent des accidents. Loin du golfe du Mexique, la fleur s'ouvre au matin devant un jardin vide des insectes qui savent franchir sa membrane. Elle se détache le soir venu. L'île entretient une orchidée d'ornement.
Le journal de Saint-Denis le dira encore en août 1843 : le vanillier est cultivé à Bourbon depuis plus de 25 ans, il y fleurit abondamment, il y a très rarement et très peu fructifié8.
Liège, 16 février 1836
Charles Morren occupe la chaire de botanique de l'université de Liège et dirige son Jardin botanique depuis 1835. Ce jour-là, il féconde à la main les fleurs d'un vanillier de serre. C'est la première fécondation artificielle d'une fleur de vanille dont l'écrit garde la trace1. Il obtient 54 gousses. La première mûrit en février 1837. Un second pied lui en donne 100.
Son procédé, il l'écrit lui-même : en soulevant ou en retirant le tablier, la masse pollinique entière, ou une partie, est mise en contact avec le stigmate. De nombreuses fleurs peuvent ainsi être fécondées2. Le mouvement que nous connaissons est là, entier, dès la première page.
En mai 1837, le roi de Prusse accepte un échantillon de ces gousses1.
Le savoir voyage vite
Entre 1837 et 1839, les revues d'agriculture et de botanique reprennent le résultat de Liège à travers le continent. Joseph Neumann, jardinier en chef du Jardin du roi à Paris, est le premier à réussir avec cette méthode. Il publie en 18384. En juillet de la même année, Poiteau résume la situation devant la Société royale d'horticulture de Paris : la vanille a fructifié pour la première fois en Europe en 1836, dans une des serres du jardin botanique de Liège, puis en 1838 dans une des serres du Jardin des Plantes5.
Morren correspond avec Brongniart, de Mirbel, de Jussieu, Gaudichaud-Beaupré, Lindley et Hooker. Le réseau qui relie Liège, Paris et les jardins coloniaux existe déjà.
16 juin 1839, Perrottet débarque
Georges Guerrard-Samuel Perrottet est botaniste agricole au service du gouvernement français. Sa mission consiste à porter les cultures et les techniques d'un bout à l'autre des colonies. Il arrive à Bourbon le 16 juin 1839 et y passe 4 mois à visiter les exploitations de l'île1.
Vingt ans plus tard, dans une lettre du 30 avril 1860 publiée au Moniteur officiel de Pondichéry, il raconte ce qu'il y a dit.
Quant à la fécondation de la vanille, j'en avais parlé à plusieurs personnes lors de mon dernier voyage à la colonie vers la fin de 1839, en particulier à MM. Patu de Rosemond, Bellier-Beaumont, Lépervanche, Mézière, botaniste distingué. Je leur ai indiqué la méthode suivie par M. Neumann.
Les trois hommes qu'il nomme comptent parmi ceux qui élèvent Edmond et l'initient à la botanique. Perrottet ajoute une phrase que la suite de cette histoire rend décisive.
La méthode est simple et à la portée de tout le monde. Mais il fallait la mettre en pratique, et celui qui l'a opérée le premier en grand doit en avoir le mérite, sinon de la découverte, au moins de l'usage pratique.
La méthode arrive à Bourbon une seconde fois, par un autre chemin. En juillet 1842, le Comité d'Agriculture de l'île annonce avoir reçu le mémoire de Pierre-Sébastien Dupuy, pharmacien de première classe de la marine à la Guadeloupe. Le compte rendu dit que ce mémoire contient l'indication d'un procédé nouvellement découvert, à l'aide duquel on est parvenu en France et aux Antilles à rendre productive cette plante qui était demeurée jusqu'alors stérile, de même qu'à Bourbon7.
Repère simple
Le principe circule dans l'île avant Edmond. Ce qui manque encore tient dans l'usage : une forme du geste que des centaines de mains reprennent le même matin.
Le jardin de Bellier-Beaumont
Edmond naît en 1829. Sa mère meurt en le mettant au monde. Elle était esclave de Madame de Bellier-Beaumont. L'enfant passe au frère de celle-ci, Ferréol, propriétaire à Sainte-Suzanne sur la côte est de l'île, qui en fait son favori1.
Il grandit au jardin. L'école lui demeure fermée, la botanique l'occupe. Il étudie et expérimente sur les plantes cultivées aux côtés de Mézières Lépervanche, neveu de Ferréol élevé par son oncle. Lépervanche est le botaniste formé de la maison, correspondant de plusieurs membres de l'Académie des sciences. Les deux hommes initient Edmond aux études botaniques et l'instruisent sur la fécondation des fleurs de vanille1.
Le savoir de Liège arrive donc jusqu'à ce jardin, porté par ceux qui y enseignent à un enfant de 10 ans.
Le geste
Un éclat de bambou taillé fin soulève la membrane. Le pouce applique l'anthère contre le stigmate. La fleur se referme sur une gousse. Quelques secondes suffisent.
L'outil tient dans la paume. La forme s'apprend en une matinée, elle se répète des centaines de fois avant midi, elle demande une main exercée. Lépervanche le dira dans les termes de son époque : le procédé venu d'Europe était beaucoup moins simple10.
Le 30 août 1843, la description paraît
La première description publique du procédé pratique paraît dans la Feuille Hebdomadaire de Saint-Denis, sous le titre « Fécondation artificielle des fleurs de vanillier-aromatique », signée des initiales L. P. Le texte annonce que la fécondation réussit parfaitement par un procédé des plus simples. Il donne le résultat obtenu dans une habitation de l'île : un rameau de vanillier de moins de 3 pieds de longueur porte 30 fruits, un autre rameau qui avait moins fleuri en porte 5 ou 68.
Vient ensuite le mode opératoire, écrit pour des lecteurs qui tiennent une fleur pour la première fois.
Pour opérer, on se sert de la pointe d'un cure-dent ou d'une épingle, l'on redresse cette lame en l'appliquant sur la paroi du pétale, et, en même tems, on abaisse les anthères, accompagnées de leur capuchon, sur l'orifice du style qui est le véritable stigmate. Par une légère pression les anthères persistent dans la position qu'on leur a donnée.
L'article ajoute une phrase qui décide de la suite : il est à désirer qu'au moment de la floraison, plusieurs personnes puissent enseigner la manière dont s'exécute cette opération8. La question posée à l'île tient dans ce verbe, enseigner.
Ce qu'on lui demande ensuite
Le document qui fonde le mérite d'Edmond est une lettre de Mézières Lépervanche au gouverneur, datée du 8 décembre 1853. Elle rapporte un fait précis : Edmond est envoyé sur les domaines de M. Patu de Rosemond, de M. Floris, de M. Desbassayns et de M. Vinet, pour y transmettre de sa main le geste de la fécondation10.
Un adolescent va d'exploitation en exploitation apprendre aux planteurs de l'île comment tenir une fleur. Cette tournée fait la culture.
Son apport documenté tient en 2 temps. Avoir donné à la fécondation manuelle une forme simple, praticable à l'échelle d'une plantation et reproductible par n'importe quelle main exercée. En avoir transmis le geste ensuite, domaine après domaine. La fécondation artificielle existait dans les serres d'Europe. Le geste qui tient dans une journée de travail vient de ce jardin de Sainte-Suzanne.
La même lettre pose une limite que les récits ultérieurs effaceront. Lépervanche écrit que la fécondation avait déjà été pratiquée 10 ans auparavant dans une orangerie de Bruxelles, ainsi qu'au Muséum d'histoire naturelle de Paris. Il ajoute que cette découverte avait eu son écho dans le seul monde savant10. L'homme qui défend Edmond auprès du gouverneur nomme lui-même Liège et Paris.
Les registres du port
Les chiffres de l'île accompagnent cette tournée. Les registres d'exportation restent vides jusqu'en 1846, où ils portent 36 kg. Ils enregistrent 267 kg en 1853, puis plus de 3 tonnes en 18581. Ces chiffres donnent la courbe de l'essor, non le compte de ses causes. La surface plantée, les prix du marché et l'organisation des domaines y travaillent avec le geste. Ce que le geste apporte est la condition sans laquelle rien de tout cela ne produit une gousse. L'île devient bientôt le premier exportateur mondial. L'océan Indien tient ce rang depuis.
Vers 1841, la date que la tradition retient
L'année 1841 accompagne cette scène partout. Elle vient d'un texte tardif, l'article de Volsy Focard du 10 octobre 1862, premier écrit imprimé à lier le nom d'Edmond Albius à la fécondation de la vanille9. Focard écrit d'après un échange de lettres avec Patu de Rosemond, Bellier-Beaumont et Lépervanche.
Or Bellier-Beaumont, interrogé le 17 février 1861, répond ceci.
Bien que j'aie sous les yeux le brouillon de la note que j'ai adressée en son temps au rédacteur du premier journal du pays, M. de Montmerqué, ayant négligé de la dater, je ne puis vous dire bien précisément l'année de la découverte. Mes souvenirs et ceux du jeune noir, auteur de la découverte, nous portent à 1841.
La révision publiée en 2024 par le botaniste Adam Karremans relève que Montmerqué débarque à Bourbon le 12 septembre 1842 et prend la rédaction de la Feuille Hebdomadaire au début de 18431. La note de Bellier-Beaumont part donc fin 1842 au plus tôt. Une lettre du 1er novembre 1841 parue dans le même journal, signée L. B., appelle le Comité d'Agriculture à promouvoir la culture de la vanille et reste muette sur ce qui se passe chez Bellier-Beaumont3. Karremans situe les essais d'Edmond entre 1840 et 1842, sur deux mémoires qui avouent leur incertitude.
L'année garde donc son approximation. Le geste, lui, tient sa date : le 30 août 1843, il est imprimé.
Le mérite disputé
Le mérite lui est contesté de son vivant. Bellier-Beaumont prend la plume le 9 décembre 1862 pour le lui rendre. Sa lettre dit les deux choses à la fois.
En 1837, nous étions déjà parvenus à faire fructifier la Vanilla planifolia par un procédé différent de celui d'Edmond. Nous coupions le labelle qui forme opercule avec la surface stigmatique. M. Richard, au Jardin des Plantes de Paris, devait naturellement avoir été informé de la découverte faite à Liège. Avant Edmond, personne, même M. Richard, n'avait pratiqué la fécondation à Bourbon.
Le M. Richard nommé ici est Jean Michel Claude Richard, directeur du jardin botanique de l'île, membre du Comité d'Agriculture, ami proche de Perrottet1. L'article du 30 août 1843 le cite déjà, en renvoyant ses lecteurs aux excellentes leçons de botanique données par M. Richard à l'Athénée de Saint-Denis8. Le savant et l'adolescent se tiennent dans la même page de journal, chacun à sa place.
1848
L'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises le libère en 1848. Il prend alors le nom d'Albius, quitte le domaine Bellier-Beaumont et laisse la vanille derrière lui1.
Il meurt en 1880, pauvre.
Le procédé qu'il a enseigné de domaine en domaine porte alors une industrie. Chaque commune de La Réunion a aujourd'hui sa rue Edmond-Albius, un mémorial de bronze se dresse au Bocage à Sainte-Suzanne depuis le 10 mai 2004. Son portrait est accroché partout où l'on cultive, prépare ou vend de la vanille1.
Ce que la main a ouvert
Les boutures qui atteignent Nosy Be en 1870, puis la SAVA, partent de cette île où le geste vient de devenir une pratique. La vanille que nous préparons à Antalaha descend de cette suite de mains.
Un siècle et demi plus tôt, la vanille traversait déjà les traités du royaume et se comptait au paquet de 50 brins, venue du Mexique brin par brin. Madagascar porte de son côté ses propres espèces sauvages. La dénomination Bourbon garde le nom de l'île où Edmond a fait école.
Sur nos parcelles, l'épine remplace le bambou et le reste demeure. Le détail du geste se lit dans la pollinisation de la vanille. Madagascar porte des terroirs que le monde découvre à peine. Nous les ouvrons lot après lot.
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Questions fréquentes
Qui a découvert la pollinisation manuelle de la vanille ?
Charles Morren, botaniste à Liège, est le premier dont l'écrit garde la trace. Il féconde des fleurs de vanille à la main le 16 février 1836 et obtient 54 gousses. Joseph Neumann réussit à Paris et publie en 1838. Edmond Albius, à l'île Bourbon, met au point la forme pratique du geste et l'enseigne aux planteurs de l'île, ce qui ouvre la culture commerciale.
Qu'a inventé Edmond Albius exactement ?
Une manière de féconder la fleur tenable à l'échelle d'une plantation, avec un éclat de bambou et une pression du pouce, puis sa transmission. Une lettre de Mézières Lépervanche au gouverneur, datée du 8 décembre 1853, rapporte qu'Edmond fut envoyé sur les domaines de Patu de Rosemond, Floris, Desbassayns et Vinet pour y enseigner le geste.
La découverte d'Edmond Albius date-t-elle vraiment de 1841 ?
L'année 1841 vient d'un texte de 1862. Ferréol Bellier-Beaumont, interrogé en 1861, écrit qu'il ne peut dire précisément l'année de la découverte et que ses souvenirs le portent à 1841. Une révision publiée en 2024 par le botaniste Adam Karremans situe les essais entre 1840 et 1842. La première description publique du procédé paraît le 30 août 1843 dans la Feuille Hebdomadaire de l'île Bourbon.
Qu'est devenu Edmond Albius ?
L'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises le libère en 1848. Il prend alors le nom d'Albius et quitte le domaine Bellier-Beaumont. Son mérite lui est contesté de son vivant, et Bellier-Beaumont écrit en 1862 pour le lui rendre. Il meurt en 1880, pauvre. Un mémorial de bronze lui est élevé au Bocage, à Sainte-Suzanne, le 10 mai 2004.
Sources
- Karremans A. P. (2024). A Historical Review of the Artificial Pollination of Vanilla planifolia: The Importance of Collaborative Research in a Changing World, Plants, 13(22), 3203. Les reproductions de la Feuille Hebdomadaire et la photographie du mémorial sont de l'auteur, reprises sous licence CC BY 4.0. doi.org
- Morren C. (1837). Note sur la première fructification du vanillier en Europe, Annales de la Société d'horticulture de Paris, t. 20, p. 331-334. Voir aussi Morren C. (1839). On the Production of Vanilla in Europe, Annals of Natural History, 3, p. 1-9.
- Anonyme [L. B., Saint-Louis, 1er novembre 1841]. Industrie agricole de la vanille, Feuille Hebdomadaire de l'île Bourbon, n° 1193, p. 3.
- Neumann J. (1838). Vanille, Annales de Flore et de Pomone, 6, p. 316-320. Voir aussi Neumann J. (1839). Vanille à feuilles planes, Vanilla planifolia, Horticulteur Universel, 1, p. 169-175.
- Poiteau P. A. (1838). Note sur la Vanille, Annales de la Société d'horticulture de Paris, 130, p. 99-102.
- Perrottet G. S. (1860). Introduction du Vanillier à la Réunion, lettre du 30 avril 1860, Moniteur officiel de Pondichéry, 4 mai 1860.
- Comité d'Agriculture de Bourbon, avis de séance du 11 juillet 1842, Feuille Hebdomadaire de l'île Bourbon. Mémoire de Pierre-Sébastien Dupuy sur la culture du vanillier.
- Anonyme [L. P.]. Fécondation artificielle des fleurs de vanillier-aromatique, Feuille Hebdomadaire de l'île Bourbon, 30 août 1843, n° 1287, p. 2.
- Focard V. (1862). Introduction et fécondation du vanillier à l'île Bourbon, Bulletin de la Société des sciences et arts de la Réunion, 1, p. 223-235.
- Lettre de Mézières Lépervanche au gouverneur, 8 décembre 1853, reproduite dans Focard (1862) et intégralement dans Chabin (1981).
- Chabin M. (1981). Edmond Albius et la découverte de la fécondation artificielle de la vanille : la correspondance entre Bellier-Beaumont et Volsy-Focard, Archives de Bourbon, 10, p. 465-490.