Vanilles hybrides de Madagascar

La vanille de la SAVA descend d'un très petit nombre de pieds arrivés au XIXe siècle, multipliés de bouture en bouture jusqu'à couvrir la région. Une même liane, répétée pendant un siècle. Quand la fusariose gagne les sols d'Antalaha dans les années 1940, cette plante unique offre au champignon une seule et même prise. La réponse tient sur les collines d'Ambohitsara, à quelques kilomètres de nos parcelles : une station où l'on fait venir des vanilles de plusieurs pays, où on les croise, où l'on attend. 34 hybridations en sortent, dont 23 poussent encore aujourd'hui.

Une île plantée d'une seule liane

La vanille se bouture. On prélève un fragment de liane portant quelques nœuds, on le couche au pied d'un tuteur vivant, il pousse des racines et redevient une liane entière. Le procédé est simple, il demande 3 à 4 ans avant la première floraison, il assure au planteur que la parcelle nouvelle donnera ce que donnait l'ancienne. Chaque bouture reprend le patrimoine du pied dont elle sort.

Une plantation se lit d'ailleurs à ces tuteurs. La liane grimpe sur un arbre vivant, on la redescend en arceau pour qu'elle reste à hauteur de main, elle repart vers le haut la saison suivante. Autour poussent le giroflier, le bananier, le cannelier, le caféier. L'agroforesterie tient la parcelle à l'ombre et la vanille tient au milieu de ce couvert.

Répété de plantation en plantation pendant un siècle, le geste de la bouture couvre la région d'une vanille identique à elle-même d'une colline à l'autre. L'arrivée de la liane à Madagascar tient à quelques pieds. Tout ce qui pousse ensuite en descend. Le planteur y gagne la régularité de la récolte, la même robe, le même calibre, la même conduite au champ d'une saison sur l'autre.

Cette régularité a un revers que le sol se charge de révéler. Une plante identique partout oppose partout la même défense. Ce qui atteint une liane atteint sa voisine, puisqu'elles sont la même liane.

Ce que le sol emporte

La fusariose vient d'un champignon qui vit dans la terre. Il entre par les racines, gagne les tissus qui conduisent la sève, la liane se vide par le haut. Les feuilles jaunissent, la tige brunit à la base, le pied se détache du tuteur. Sur une parcelle atteinte, la maladie progresse d'un pied à l'autre par le sol.

Le champignon demeure dans la terre après la mort de la liane. Replanter au même endroit revient à offrir une bouture neuve à un sol qui la reconnaît déjà. Les planteurs déplacent alors la culture, ouvrent une parcelle plus loin, laissent la précédente au couvert. La maladie les y rejoint. Dans les années 1940, les plantations d'Antalaha pourrissent ainsi sur pied, saison après saison. La région voit sa culture principale se retirer d'elle-même.

La vanille est alors le deuxième produit agricole d'exportation de l'île. Ces sols portent alors bien davantage qu'une parcelle.

Face à un pathogène du sol, la voie qui tient sur la durée passe par la plante. Il faut une liane qui encaisse. Elle se trouve chez les espèces sauvages du genre, celles qui poussent depuis toujours au contact de ces champignons. Encore faut-il les faire entrer dans la vanille cultivée.

Les belles collines

Les essais commencent en 1944. On choisit des parcelles expérimentales, on y observe les pieds qui tiennent quand les autres se couchent, on note. En 1952, le travail reçoit un site à lui, à Ambohitsara, à quelques kilomètres d'Antalaha. Le nom malgache dit les belles collines. La station de vanille est fondée5.

Raymond Théodose et Jean Dequaire en portent les débuts. L'administration est coloniale, les publications de l'époque portent des noms français. Dequaire signera en 1976 la synthèse de ce programme, qui reste l'un des textes de référence sur les hybridations malgaches2. La station passe ensuite à l'IRAT, l'Institut de recherches agronomiques tropicales, puis au FOFIFA, le centre national malgache de la recherche appliquée au développement rural. Elle est malgache aujourd'hui, elle demeure en activité, sur le même sol depuis 1952.

Un panneau peint à la main marque l'entrée. Derrière les arbres, la collection tient debout sur ses tuteurs, rang après rang. Une station de vanille ressemble à une plantation ordinaire pour qui passe devant. Elle en diffère par ce que chaque rang porte : des lianes venues d'ailleurs, des descendances de croisement, des lignées suivies depuis des décennies sur le même carré de terre.

Panneau peint a la main a l'entree de la station de vanille d'Ambohitsara, centre FOFIFA, pres d'Antalaha a Madagascar.
L'entrée de la station de vanille d'Ambohitsara, centre FOFIFA, à quelques kilomètres d'Antalaha.

Une collection venue de plusieurs pays

La première tâche est de faire venir de la diversité là où la région en porte une seule. La station rassemble 56 cultivars, envoyés de nombreux pays, de la Papouasie-Nouvelle-Guinée aux Amériques, répartis sur plusieurs espèces du genre Vanilla5. Chacun arrive en bouture, prend racine sur les collines, entre dans la collection vivante. Il faut ensuite les tenir en vie toutes ensemble, année après année, ce qui occupe déjà une équipe entière.

La vanille de Polynésie y apporte sa trame florale et anisée, une gousse qui tient close à maturité, une liane à la conduite différente. La pompona d'Amérique y apporte l'épaisseur : tige large, gousse charnue, registre aromatique qui va de la fleur au fruit, de l'épice à la coumarine, jusqu'à l'olive noire selon l'origine. Une espèce locale de Madagascar y entre aussi, prise chez celles qui poussent d'elles-mêmes dans l'île et que les vanilles sauvages de Madagascar décrivent. D'autres espèces du genre rejoignent la collection au fil des envois, chacune avec ses propres caractères.

Ces espèces vivent depuis toujours au contact des champignons du sol. C'est cette accoutumance que la station vient chercher, avec la vigueur de tige et la robustesse racinaire qui vont avec3. Chacune apporte aussi son arôme, qui deviendra la difficulté du programme.

Croiser deux espèces d'un même genre demande de la chance autant que de la méthode. Les fécondations prennent mal, les gousses avortent en cours de maturation, les graines germent peu. Chaque combinaison retenue représente donc un grand nombre de tentatives, dont les cahiers de la station gardaient le compte.

Une part de ces cultivars traverse le programme intacte. Rapportés de loin, ils demeurent tels quels dans la collection, entretenus pour eux-mêmes. Ils forment aujourd'hui l'autre moitié de ce que la station conserve, à côté des hybrides qu'elle a créés.

Croiser, semer, attendre

La fleur de vanille s'ouvre un matin et se referme le soir venu. Elle porte l'anthère et le stigmate dans la même colonne, séparés par une fine membrane, le rostellum. Cette membrane tient la fleur à l'écart d'elle-même. C'est elle que la main soulève à la pollinisation. Le geste se fait à l'épine sur nos parcelles comme dans les collections de la station.

Croiser deux vanilles ajoute un temps à ce geste. Il faut retirer l'anthère de la fleur mère avant qu'elle touche son propre stigmate, aller chercher le pollen sur le pied père, le porter, l'appliquer. Le tout dans les quelques heures où la fleur est ouverte, fleur par fleur, sur des lianes qui fleurissent en grappes échelonnées. Une saison de croisements se compte en matinées.

Vient le semis. La graine de vanille est celle d'une orchidée : une poussière noire, des milliers de grains dans une gousse, chacun dépourvu des réserves qui nourrissent une graine ordinaire. Dans la nature, un champignon du sol lui apporte ce qui lui manque. Au laboratoire, il faut lui composer un milieu nutritif et l'y faire germer à l'abri. C'est un travail de patience pour obtenir quelques plantules d'un croisement.

Vient l'attente. La plantule devient une liane, la liane monte, elle fleurit après 3 à 4 ans. La première récolte vient à partir de la cinquième année. Il faut alors une préparation complète, échaudage, étuvage, séchage, affinage, avant de savoir ce que la gousse porte en bouche. Chaque génération de sélection coûte ainsi plusieurs années. Un programme sur la vanille se mène à l'échelle d'une carrière d'homme.

Revenir vers l'arôme

Le premier croisement donne une liane robuste au profil aromatique éloigné de celui que la région préparait. Les notes de l'espèce sauvage dominent, la richesse de la vanille cultivée se dilue. Le matériel tient au champ, la gousse parle une autre langue.

La suite du travail consiste à revenir. On recroise les descendants avec la vanille cultivée, on garde les pieds qui tiennent toujours, on recommence à la génération suivante. De rétrocroisement en rétrocroisement, la part de l'espèce sauvage se réduit, l'arôme d'origine remonte, la résistance demeure chez les pieds retenus. Certains croisements repartent d'hybrides déjà obtenus, ce qui ajoute encore un étage à la généalogie1.

Chaque tour coûte le temps qu'une liane met à devenir adulte. Une lignée retenue traverse donc plusieurs équipes. Le chercheur qui juge une descendance travaille sur des croisements décidés par son prédécesseur.

Des dizaines de milliers de génotypes sortent de ce travail au fil des décennies1. Une poignée franchit toutes les étapes : tenir au champ, produire régulièrement, donner une gousse qui se prépare et qui parle.

Ce que l'incendie a emporté

Un incendie, il y a quelques années, détruit la majorité des archives de la station. Les cahiers de croisement, les relevés de parcelle, les généalogies tenues à la main pendant 50 ans partent avec eux.

Ce qui subsiste tient dans les publications dispersées de l'époque, dans les lianes encore en terre, dans la mémoire des gens de la station. C'est aussi pour cette raison que cette histoire se raconte si peu.

Ce qui pousse encore

Le programme retient 34 hybridations, dont 23 restent en culture aujourd'hui5. La publication la plus récente consacrée à ce travail, signée par le CIRAD en 2021, en dénombre 19 conservées à la station1. Nous donnons ici les chiffres tels qu'ils nous ont été communiqués sur place.

Deux noms circulent davantage que les autres. Le Tsy taitra porte un nom malgache qui dit l'impassible. La station retient la première sélection de ce nom pour sa tenue face à la fusariose, avec un arôme resté proche de celui que la région prépare depuis toujours1. Le Manitra ampotony, le parfumé, l'est pour sa richesse aromatique, que la même publication situe très au-dessus d'une vanille commune1.

Plusieurs de ces hybrides portent des notes qui appartiennent au registre de la parfumerie. Ils ont été gardés pour cela. La collection d'Ambohitsara ouvre ainsi plusieurs directions à la fois, l'une vers la table, l'autre vers le flacon, chacune tenant sa place dans ce qui a été conservé.

Le nom Tsy taitra couvre depuis lors plusieurs croisements. Le premier, celui que la publication décrit, associe la vanille cultivée à la pompona. D'autres hybridations suivent sous le même nom, bâties sur d'autres variétés, la vanille cultivée avec la vanille de Polynésie, la pompona avec la vanille de Polynésie, parmi d'autres combinaisons. Chacune porte son propre arôme, parfois très loin du premier. La littérature publiée décrit une lignée, les parcelles en portent plusieurs. Le Manitra ampotony naît pour sa part d'un croisement entre la vanille cultivée et la vanille de Polynésie, dont il tient une gousse qui reste close à maturité. Elle mûrit alors sur la liane.

Ces 23 lianes forment aujourd'hui une réserve. Elles portent des combinaisons que le programme a mis 50 ans à composer, tenues en vie sur quelques hectares de collines. Chacune demeure disponible pour la suite, comme parent d'un croisement à venir ou comme matériel à diffuser quand un sol de la région le demande. Une collection vivante garde sa valeur tant que la main qui l'entretient poursuit.

Ce que le planteur reçoit

La station diffuse des boutures dans la SAVA pour donner aux planteurs des pieds qui résistent mieux au sol. Une bouture voyage bien : quelques nœuds, un peu d'humidité, elle reprend là où on la couche. Ce qui sort d'Ambohitsara entre ainsi dans les plantations de la région, se bouture à son tour, passe d'un planteur à son voisin.

Ces lianes se mêlent aux parcelles anciennes. Un même carré porte alors des pieds venus du fond historique de la région et des pieds issus de la station, montés sur les mêmes tuteurs, conduits de la même main. Le planteur les distingue à la liane et à la feuille. Les tailles disent qui est qui. Le jugement se fait ensuite sur la durée. Un pied neuf se donne à voir sur plusieurs saisons : la reprise, la première floraison vers la quatrième année, la tenue de la récolte ensuite, le comportement du sol autour de lui. Une liane s'adopte après l'avoir vue passer une année difficile. La vanille qui pousse aujourd'hui autour d'Antalaha porte cette histoire dans ses rangs. Nous cultivons plusieurs de ces hybrides.

Du cultivar à la gousse

Ces noms apparaissent maintenant à la vente. Un acheteur qui les rencontre cherche à savoir ce qu'ils portent dans la gousse. Un même nom en recouvre déjà plusieurs au champ.

Le cultivar donne la vigueur de la liane, sa tenue au champ, une part de son potentiel aromatique. La parcelle qui porte la gousse, le moment de la récolte, la préparation et la durée de l'affinage en malle de palissandre donnent le reste. Une même liane plantée sur deux terroirs livre deux vanilles. Nous le savons parce que nous les avons plantées.

Un lot se lit donc à ce qu'il porte en bouche, une fois toutes ces mains passées dessus. C'est ainsi que les noms ANTOKALY exposent chaque terroir, profil par profil. Le choix se construit ensuite avec le chef, à partir du rendu recherché.

Ce que l'île a reçu

La diversité qui pousse dans la SAVA vient par 2 chemins. Ambohitsara ouvre le premier, un demi-siècle de recherche patiente pour tenir une culture debout. Le second passe par des mains privées. Dans les années 1970, l'oncle de l'un d'entre nous rapporte de Polynésie des boutures qu'il plante ici. D'autres passionnés font de même, avant lui comme après lui. Leurs lianes se bouturent encore.

Ces boutures prennent racine sur des parcelles familiales, se multiplient de proche en proche, gagnent le voisin qui en redemande. Leur origine s'efface avec les années. La liane, elle, demeure.

Madagascar porte ainsi une richesse en cultivars que peu d'origines rassemblent sur un seul territoire. Cette richesse demeure un potentiel tant qu'une main la conduit. La culture, la préparation et l'affinage la mènent de la liane à l'arôme. De ce travail naît la palette qu'une seule île offre au monde.

Les registres aromatiques que ces espèces ouvrent se lisent dans Planifolia, Tahitensis, Pompona. Le territoire qui les reçoit se lit dans ce que la SAVA change. Madagascar porte des terroirs que le monde découvre à peine. Nous les ouvrons lot après lot.

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Questions fréquentes

Qu'est-ce que la station vanille d'Ambohitsara à Antalaha ?

Une station de recherche sur le vanillier située sur les collines d'Ambohitsara, à quelques kilomètres d'Antalaha, dans la région SAVA. Les essais y commencent en 1944 pour répondre à la fusariose, la station est fondée en 1952, elle passe à l'IRAT puis au FOFIFA, le centre national malgache de la recherche appliquée au développement rural. Elle demeure en activité aujourd'hui.

Qu'est-ce que le Tsy taitra ?

Un ensemble d'hybrides diffusés sous un même nom, issus du programme de croisements d'Ambohitsara. Le nom malgache dit l'impassible. La première sélection associe la vanille cultivée à la pompona, retenue pour sa tenue face à la fusariose avec un arôme resté proche de celui que la région prépare depuis toujours. D'autres hybridations suivent sous le même nom, bâties sur d'autres variétés, chacune portant son propre arôme. La station les diffuse en boutures auprès des planteurs de la SAVA.

Qu'est-ce que le Manitra ampotony ?

Un autre hybride né à la station d'Ambohitsara. Son nom malgache dit le parfumé. La publication du CIRAD consacrée à ce programme situe sa richesse aromatique très au-dessus d'une vanille commune.

Une vanille hybride donne-t-elle un arôme différent ?

Le cultivar donne la vigueur de la liane, sa tenue au champ et une part de son potentiel aromatique. La parcelle qui porte la gousse, le moment de la récolte, la préparation et la durée de l'affinage donnent le reste. Une même liane plantée sur deux terroirs livre deux vanilles, ce qui conduit ANTOKALY à décrire ses lots par leur profil en bouche.

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Sources

  1. Grisoni M. & Nany F. (2021). The beautiful hills: half a century of vanilla (Vanilla planifolia Jacks. ex Andrews) breeding in Madagascar, Genetic Resources and Crop Evolution. doi.org
  2. Dequaire J. (1976). L'amélioration du vanillier à Madagascar, Journal d'agriculture tropicale et de botanique appliquée, 23(7-12), p. 139-158. doi.org
  3. Bory S., Grisoni M., Duval M.-F. & Besse P. (2008). Biodiversity and preservation of vanilla: present state of knowledge, Genetic Resources and Crop Evolution, 55(4), p. 551-571.
  4. Bouriquet G. (1954). Le Vanillier et la Vanille dans le monde, Paul Lechevalier, Paris.
  5. Station de vanille d'Ambohitsara, centre FOFIFA, Antalaha. Éléments recueillis sur place.